2012
Une grosse année
Cher·es lecteurices et ami·es,
En mars 2012, j’ai annoncé à ma mère que G. et moi allions nous marier en août. Elle avait hoché la tête : « Si tu es heureuse, je suis heureuse aussi. » Puis je n’avais plus tellement entendu parler d’elle dans les semaines qui avaient suivi. Contrairement à plusieurs mères, elle n’avait pas l’air particulièrement enthousiaste, mais en vérité, je ne m’étais pas attendu à beaucoup plus de sa part. J’étais habituée à ce genre de – neutralité? – lorsque je lui annonçais des nouvelles réjouissantes.
En mai, elle nous avait réuni·es dans Charlevoix, ma sœur, mon frère et moi, ainsi que nos familles respectives, à l’occasion de ses 60 ans. (Tel que raconté ici, au terme de cette fin de semaine, j’ai résolu de ne plus participer aux réunions de ma famille d’origine du côté de ma mère.)
Le dimanche suivant cette réunion de famille, G. et moi avions marché le long du fleuve, discutant des avenues qui s’offraient à nous afin de célébrer Noël autrement. Il était tôt pour en parler, mais je savais qu’il me fallait m’y prendre d’avance, qu’un tel projet ne se concrétiserait pas à moins que je l’impose tôt et fermement.
(…)
Nous avons opté pour un voyage à New York. Des tas de gens passaient Noël à l’étranger. Il me semblait que ce choix était le moins blessant pour ma mère, le plus enthousiasmant pour les enfants et le plus envisageable financièrement pour G. et moi. Nous avons réuni les enfants afin de leur exposer notre plan. Sans les enchanter démesurément, la proposition leur plaisait. Seul N. ressentait de l’anxiété à l’idée de rompre avec la tradition : « Les cousin·es vont trouver ça plate si on n’est pas là. » Bien que cette perspective nous préoccupât aussi, nous avons tenu bon.
Quelques jours plus tard, N. passait la nuit chez ma mère. Elle n’était pas au courant de notre projet new yorkais, qui venait à peine d’être énoncé. J’aurais pu interdire à N. de l’évoquer devant elle, mais je ne voyais pas comment : l’idée de ligoter mon enfant dans un secret me répugnait. Je me suis croisé les doigts : peut-être ne lui viendrait-il pas à l’esprit de lui en parler avant que j’aie eu l’occasion de le faire moi-même.
Le lendemain midi, j’étais assise sur le patio du côté ouest de la maison, lorsque ma mère avait immobilisé sa voiture à quelques mètres devant moi. N. en avait jailli pendant que ma mère redémarrait dans un crissement de pneus. N. s’était précipité vers moi :
-On peut pas aller à New York, maman ! Ça fait trop de peine à grand-maman !
« À quelque part », j’avais toujours su qu’il n’y aurait jamais de façon agréable de m’éloigner le moindrement de ma mère même si, par ailleurs, elle me faisait souvent sentir que j’étais un fardeau désagréable pour elle. En préparant un Noël différent des mois à l’avance, je devais donc affronter une angoisse intérieure intense. Même si en apparence, je prenais une décision banale (voyager dans le temps des Fêtes), j’étais consciente que je désobéissais à une loi maternelle jamais énoncée, mais sévère, et que je ne m’en tirerais pas aisément. Pourtant, dans Charlevoix, un point de non-retour avait été franchi. Je ne voulais plus jamais qu’on me fasse sentir à ce point rejetée. Ce n’était pas la place que je désirais occuper dans quelque sphère que ce soit de ma vie.
Devant N, j’avais donc paru sûre de moi en répondant calmement :
-Mais oui, on peut, mon chéri! Pourquoi on pourrait pas ?
-Mais c’est ta mère ! Tu peux pas lui faire ça !
-Parce que c’est ma mère, justement, elle va comprendre que c’est la meilleure décision pour nous.
-Mais aimerais-tu ça, toi, que je te fasse la même chose, plus tard, quand je vais avoir des enfants ?
-Plus tard, tu vas prendre tes propres décisions en compagnie de la personne qui va partager ta vie et je vais les respecter. Je t’aime inconditionnellement.
Sur son front, des considérations s’affrontaient. Il ne voulait pas trahir sa grand-mère. Il l’aimait passionnément et désirait la soutenir. C’est alors qu’il a dit une chose dont j’allais longtemps me souvenir :
-Moi, en tous cas, je ne la laisserai pas tomber. Elle m’a demandé si je préférais rester avec elle ou venir avec vous. Je reste avec elle. Tu me feras pas changer d’avis.
Lorsqu’il avait dit ça.
Lorsque N. avait révélé que ma mère l’avait placé devant le choix du « elle ou nous », lorsque j’avais compris qu’elle avait utilisé et manipulé son propre petit-fils contre moi, la colère qui avait monté en moi avait été la pire de notre histoire jusque-là. Et pour une fois – pour la toute première fois - je n’avais pas détourné le regard et je n’avais pas rationalisé ce que je ressentais.
Je ne m’étais pas dit que c’était parce qu’elle était triste et démunie et que c’était moi qui étais une mauvaise personne.
Non.
Avec une clarté jamais ressentie auparavant, j’avais immédiatement compris que ce que ma mère avait dit à N. dépassait les limites de ce que je trouvais acceptable et que je devais réagir.
En contemplant N., son cœur ardent d’enfant rempli d’amour pour une personne qui aurait dû le protéger et le respecter, j’avais senti que ce que je ne pouvais pas comprendre et accepter pour moi (la toxicité de ma mère), j’allais le voir, le comprendre et le rejeter pour le bien de mon enfant.
Il s’était agi d’une prise de conscience cruciale. À partir de ce moment, rien de ce que ma mère allait dire ou faire n’aurait plus la même connotation. Je la voyais différemment. C’était encore confus, et je n’étais pas encore prête à me soustraire à son emprise à 100 %, mais un mécanisme laborieux, redoutable, pesant, s’était mis en branle. C’était comme si, tentant de jouer mon enfant contre moi, elle avait actionné un de ces vieux leviers industriels d’il y a 100 ans et que les rouages s’étaient enfin actionnés en moi. Ceci est inacceptable et doit cesser. Il s’agit du bien-être de mes enfants.
Il n’était évidemment pas question que je téléphone à ma mère pour lui expliquer la façon dont je concevais ce qu’elle avait dit et fait. Elle se serait offusquée et aurait retourné mes critiques contre moi. Honnêtement, il n’y avait jamais moyen de lui expliquer quoi que ce soit. (Elle disait la même chose de moi.) Elle aurait pu me bouder et refuser de se présenter au mariage. (Cette perspective, alors, me traumatisait. Je désirais l’éviter à tout prix.)
Ne maîtrisant aucune façon de protéger mon enfant tout en assurant mon propre bien-être, j’avais pris le parti de ne pas la contacter dans les semaines qui avaient suivi. En réalité, je consacrais l’essentiel de mon énergie à ne pas “lui sauter dans la face”, tant j’étais en colère contre elle. J’étais souriante lorsqu’elle passait prendre les enfants. Je me croisais les doigts pour qu’elle n’ajoute pas de couches de conflit de loyauté dans le cœur de N. Je réfléchissais à ce que son attitude sidérante révélait de sa véritable personnalité.
Les semaines passaient et nous ne nous parlions pas vraiment. Je découvrais avec étonnement que son silence, pour la toute première fois, m’affectait peu. La distance entre nous... me convenait. Son recours au traitement silencieux n’avait plus l’emprise qu’il avait toujours eue sur moi. Tout doucement, je commençais à m’émanciper.
Et puis le jour du mariage est arrivé. Je vous le raconte demain!



Que je me rappelle de tout ça. Incluant le prochain chapitre. Gros câlin! Ich liebe dich 🩵
Le prochain chapitre est maintenant en ligne et t'es notamment dédié. Ich liebe Dich auch zoviel. <3